Quand j’entends le mot « culture » …

                                                           De mon temps,

                                                                               on chantait

                                                                               des trucs qui balançaient

                                                                               en anglais (…)

                                                                              De mon temps,

                                                                              en 1964.

Michel Legrand, disparu en janvier 2019, nous donne le « la » : 1964 c’est le temps du triomphe de la pop music anglaise, les ‘fab four’, les ‘rolling stones’ et tant d’autres, omniprésents sur nos transistors et nos tourne-disques.

Avec leurs émules français (Polnareff, Sheila-notre marraine de promo- Dutronc, Halliday, Adamo, Antoine…), ils balayèrent la chanson à texte française, sans pour autant l’éliminer complètement ; elle survivait dans les clubs de la rive gauche parisienne ou dans les grandes salles pour les monstres sacrés Brassens, Brel, Ferré, Bécaud ou Greco.

C’était aussi le temps béni de la contre-culture et du protest song américain (Dylan, Baez, Simon and Garfunkel, etc.)

Mon bonheur à moi, c’était le jazz moderne : habitant le centre de Paris je fréquentais le Blue note, rue d’Artois, où j’ai pu entendre si souvent Bud Powell ou d’autres américains installés à Paris comme Barney Willen ou Art Simmons, ou de passage comme Monk, Griffin ou Coltrane.

Deux discothèques du 6eme étaient la mecque des amateurs, La Paillotte rue Monsieur le Prince ou le Birdland rue Princesse. Nous nous y rendions bien souvent avec Jean Frénay : c’est là que nous avons suivi le travail de recherche de Coltrane, A love supreme, Kulu se mama puis le free jazz l’année de sa mort en 67. 

Le septième art était à son zénith dans les salles, entre nouvelle vague française (Louis Malle, Jean-Luc Godard, Eric Rohmer, François Truffaut, Alain Resnais, Jacques Rivette, pour s’en tenir aux plus grands) et cinema italien (années de Blow up d’Antonioni, Uccellini e uccellacci, de Pasolini, Pugni in tasca , la Cina e vicina de Marco Bellochio, Prima della rivoluzione de Bertolucci (certains critiques d’art y ont vu une deuxième renaissance italienne). A l’est, du nouveau, Milos Forman Les amours d’une blonde, Miklos Jancso Rouges et Blancs, les sans espoir ; Cul de sac de Polanski et les débuts à l’ouest de Jerzy Skolimovski avec Walkover et la barrière. Ca bougeait beaucoup aussi au Sud : cinema novo brésilien (Glauber Rocha, Ruy Guerra, etc.), jeune ciné africain (Sembene Ousmane, La noire de… en 1966). On pourrait continuer, on n’a évoqué ni les anglais (Losey, King and country, 1964, Modesty Blaise, 1966, Accident, 1967), ni la suède (Bergman Persona, 1966), ni le japon (Kurosawa Le château de l’araignée, 1966) ; c’était un grand moment pour les amoureux du cine.

 

1964-67 : de mes passages à Paris venant de Jouy, je me souviens de visites dans mes librairies favorites du moment,  La Hune, alors boulevard Saint-Germain, ou sa petite voisine d’en face, la Pochade, dans laquelle je croisais souvent Philippe Schweisguth, également familier du lieu.

D’autres virées, à la sortie d’une salle de ciné du quartier latin, me conduisaient rue de la Huchette à la joie de lire, librairie Maspero, haut lieu de l’édition progressiste ou Tiers-mondiste, hélas victime de trop nombreux lecteurs qui pratiquaient un soi-disant « vol révolutionnaire ». C’est Marc Alinhac qui m’avait fait découvrir ce lieu (dans lequel il envisagea un temps de travailler). Parmi les nombreux ouvrages que j’y ai acquis figurait Les damnés de la terre de Frantz Fanon, dont Jean-Paul Sartre avait rédigé la préface, éditée sur un tiré à part dépliable que j’avais épinglé sur un des murs de ma chambre à Jouy.

Ces années-là, c’était la poursuite d’un renouveau de l’édition en France, Eric Losfeld (éditeur de Vernon Sullivan, de Barbarella en 64 et Pravda la survireuse en 67, de la revue de cinema Positif), Jean- Jacques Pauvert (éditeur de Boris Vian et d’Albertine Sarrazin), Tchou (éditeur de Kafka), Pierre Belfond et sa collection Entretiens en 1965.

 Le fleuve noir connaissait le succès avec ses publications des aventures du grand San Antonio et de l’ineffable Béru dont la lecture a meublé tant de nos longues soirées d’hiver à Jouy-en -Josas : La fin des haricots, Tango chinetoque, Zero pour la question, Salut mon pope, Mange et tais-toi, L’archipel des malotrus

Et parmi les grands moments de ce temps, il y avait la sortie d’Hara-Kiri dont nous étions nombreux à ne pas vouloir manquer une livraison pour rien au monde.

 

A l’entrée de la promo à Jouy le 27 septembre 64, la résidence était un vrai désert culturel. Il sera vite comblé par le dynamisme des nouveaux résidents : un rapport établi par Jean-Louis Domercq fin octobre nous précise que trois clubs fonctionnent déjà, le ciné-club, le photo-club, le jazz club HEC (nous y reviendrons) ; ce qui importe ici, c’est de noter la rapidité des initiatives des élèves dans le domaine culturel.

 

Création de l’association culturelle HEC (décembre 1965)

Fin octobre 64, il n’y avait que soixante-dix voitures d’élèves sur le parking (une pour quatre environ). Si les parisiens s’échappaient assez facilement, il n’en allait pas de même pour bien des provinciaux pour lesquels Bureau des élèves et clubs divers durent proposer des activités culturelles.

L’année suivante, en un moment où la tension montait entre le Bureau des élèves, la direction de l’Ecole et la Chambre de commerce sur la question des visites féminines, le bureau Thouard chercha à mettre les activités culturelles à distance du conflit et proposa à cet effet la création d’une structure de cogestion de ces activités. C’est ainsi que fût crée l’Association Culturelle HEC en décembre 65. L’association des Elèves versait à l’Association Culturelle une somme de 5 francs par élève, à quoi s’ajoutait une subvention de l’Ecole.

Le conseil d’administration gérait ces ressources et approuvait les programmes proposés par les élèves. C’est le vice-président culturel du Bureau des élèves qui les représentait au CA de l’association culturelle : le premier fût Christian Maillard, VP culturel du bureau Thouard, aussi efficace qu’éphémère, de décembre 65, création de l’association, à janvier 66, élection du bureau Berthon. L’auteur de ces lignes lui succéda pendant un an, jusqu’à l’élection du bureau Gérard Cohen en janvier 67, dont le VP culturel était Jean-Luc Pirovano.

Le CA de l’association était présidé par Guy Lhérault, assisté par Jean-Louis Domercq, directeur de la résidence.

Albert Memmi, animateur des groupes socio-culturels et auteur d’un remarquable Portrait du colonisé suivi d’un Portrait du colonisateur, représentait le corps enseignant ; deux personnalités extérieures complétaient le conseil, Jacques Brochier critique littéraire (ancien « porteur de valises » du FLN, ayant fait trois ans de prison à ce titre, savoureux auteur d’ouvrages sur le gibier) et Lucien Attoun, homme de théâtre, très présent dans l’école. La direction de l’Ecole, on le voit, avait fait un choix très ouvert.

Ce conseil fonctionnait bien et nos propositions étaient le plus souvent acceptées, souvent amendées. La pierre d’achoppement c’était la présence de la presse aux conférences en amphi dont la Chambre de Commerce ne voulait pas, alors que les conférenciers la souhaitaient. La liste des conférenciers, surtout les hommes politiques devait être approuvée par la Chambre…

       8 déc 64 : débat sur a politique étrangère gaulliste

       4 nov 65 : M. Marcilhacy (candidat à la Présidence)

       déc 65 : Gilbert Mathieu (Le Monde) : la politique des revenus

       15 mars 66 : Jacques Duhamel et Gaston Defferre

       Mai 66 : Roger Stéphane, Maurice Clavel, Jean-Marie Domenach

       21 nov 66 : Octave Gélinier : le secret des structures compétitives

       24 nov 66 : Simon Nora : la politique française de coopération

       16 déc 66 : René Dumont : L’Afrique noire est mal partie

       18 janv 67 : Valéry Giscard d’Estaing « Oui, mais… »

25 janv 67 : François Mitterrand ?

 

L’association organisa quelques concerts mémorables, musique classique ou jazz moderne, dans le grand hall sous la bibliothèque.

Concerts classiques

       Samson François (14 mai 65)

       Gyorgy Cziffra 

       Ensemble baroque de Paris (9 mars 66) (Rampal et Veyron-Lacroix)

       Aldo Ciccolini (13 décembre 66)

Concerts de jazz

 

Johnny Griffin quartet, jazz club HEC (9 déc 65)   

Trio Michel Roque, quartet Barney Willen (29 nov 66)

Pop music

Vince Taylor

 

La vie culturelle au quotidien, c’était les clubs.

Le Ciné-club en était le navire amiral grâce à l’activité de ses animateurs Jean- Anastassopoulos, Philippe Constantin, Michel Le Bris et Eric Laurent. Projections en Amphi III, deux soirs par semaine.

Quelques fragments de programmation, au hasard des archives :

       10 déc 65 : Malle, Les amants

       16 déc 65 : Fellini, Les nuits de Cabiria

       11 mars 66 : Hitchcock, La mort aux trousses

       18 mars 66 : Antonioni, L’éclipse

 

       25 nov 66 : Losey, The servant                               Philippe Constantin 

                                 C’est grâce au ciné-club que nous avons pu découvrir quelques pépites introuvables dans le circuit des cinés parisiens ; je me souviens de  Scorpio rising de Kenneth Anger, court métrage du ciné d’avant-garde américain.

 

Le club de théâtre, animé par Gérard Cléry-Melin, organise une sortie théâtrale tous les quinze jours, en général le mardi soir. Le Mercure n°5 du 9 décembre 1965 nous rappelle Les séquestrés d’Altona (Jean-Paul Sartre), Qui a peur de Virginia Woolf ? (Albee), l’Opera du monde (Audiberti), Le goûter des généraux (Boris Vian), Don Juan aux enfers (Bernard Shaw) et Love (Murray Schisgal). Il y avait aussi des invitations par exemple pour la création à l’Odéon des journées entières dans les arbres de Marguerite Duras.

L’école a aussi sa propre troupe ; elle se produit à Jouy le 17 décembre 65 : pièces de Sarroyan, Arrabal, O’Casey et Gelderhode.

Il y aura aussi des colloques du week-end sur des sujets d’ensemble « Nouveau public, nouveau théâtre » ou encore « le jeune cinéma » (18-19 décembre 65).

 

Le Jazz club HEC démarre dès la rentrée 64. On y trouve les talents d’Alain Dumont (p), Jean-Romain Frisch (b) et Cheradame (dm). Ils se produiront, entre autres en première partie du concert de Johnny Griffin fin 65.

 
  
Chéradame   Jean Frénay   

                                                                                                               

Et puis, mon vieux camarade de lycée (depuis la classe de 4e en 1957 !), compagnon infatigable de tant de virées germanopratines, Jean Frénay, amoureux du jazz moderne, devenu pianiste, élève à HEC par injonction familiale. Sa passion incomprise lui fit négliger la voie royale à laquelle son père le destinait : amnistié par Guy Lhérault -qu’il en soit ici remercié- pour un redoublement, il ne termina cependant pas l’école. Je l’ai entendu jouer, une dernière fois au festival du son à Paris en mars 1968 …

La vie culturelle à Jouy doit décidément beaucoup à Philippe Constantin, animateur des Soirées Jouy rive gauche. Il nous y donna trois grands moments de bonheur en organisant au foyer des élèves des soirées de chanson française particulièrement réussies.

       

 

Jouy avait aussi son photo-club  

Il faudra attendre nos frères de 1e année pour voir des expos de peinture au foyer en 67

                                                                                 

Pour finir, deux exemples de programmes de la quinzaine parus dans le Mercure.

    

 

Qui dira de Jouy que c’était un désert culturel ?

 

                                                                                  Philippe BERNARD de RAYMOND

                                                                                             Pavillon F, Chambre 20